Crier sa fatigue

Le XIXe siècle est l’inventeur de la fatigue. Durant toute la seconde moitié du XIXe siècle occidental, les scientifiques positivistes proposèrent sous l’impulsion des médecins physiologistes,  l’idée nouvelle d’une énergétique de la fatigue. Il ne s’agissait non plus de repenser la fatigue à partir de ce qu’elle était, non plus de retravailler ses formes anciennes voire ancestrales (l’acédie), mais de fonder une fatigue nouvelle, moderne, à partir de son contemporain contraire : l’Energie.

C’est Hermann Von Helmholtz, médecin à l’hôpital militaire de Postdam, qui proposait en 1847, l’une des découvertes scientifiques majeures du siècle dans sa conférence titrée : Die Erhaltung der Kraft, la loi de conservation de l’énergie. Helmholtz y démontrait d’une part que les deux concepts de matière et de force ne peuvent être conçus séparément et d’autre part, que l’énergie ne se produit pas en tant que telle, mais qu’elle est extraite d’un réservoir infini : la nature. Une énergie inépuisablement présente dans le cosmos et qui n’attend que d’être transformée en force de travail, voilà la grande idée positiviste qui enchante le monde du XIXe.

Cependant, dès 1852, une seconde loi de la thermodynamique est énoncée par Thompson et vient calmer l’euphorie provoquée par la découverte d’Helmholtz. Si la première loi stipule que la quantité totale d’énergie dans l’univers est constante, la seconde loi, quant à elle, implique que la quantité totale d’énergie utile diminue constamment. La nuance est colossale et ses implications immenses. Car il ne s’agit pas seulement d’une rectification scientifique, qui n’aurait ému que quelques savants, c’est la société toute entière et son optimisme fou qui sont frappés.

 

La seconde loi de thermodynamique vient poser des barrières naturelles à l’efficacité du moteur humain. La première d’entre elle, la plus concrète, la plus évidente peut-être mais que l’on avait toujours ignorée : la fatigue. Elle est un territoire inconnu que l’on découvre, un nouveau monde que l’on explore à partir des années 1870. En 1878, le docteur Carrieu propose dans De la fatigue et de son influence pathogénique, cette définition : « Un trouble dans l’activité des éléments anatomiques, causé par un fonctionnement exagéré au point que la réparation y est momentanément impossible. ».

La fatigue n’est donc plus l’acédie, cette sorte de torpeur commune notamment du monde monastique mais elle devient une limite qu’il convient de ne pas dépasser au risque de créer du désordre. Elle est un obstacle à la force de travail et donc à la productivité. La fatigue a l’esprit de contrariété.

Si l’énergie permet une physiologie optimiste, la fatigue en est le versant négatif. Très vite, elle est associée à la perte de la volonté et à la déchéance morale, traînant avec elle l’ennui et le cortège des passions tristes. Elle est désormais intégrée au rang des pathologies physiques et mentales, et devient une menace pour la société. La fatigue est devenue l’autre horizon du monde du XIXe, l’horizon noir, où la volonté, le travail, la productivité sont étouffés : un ouvrier fatigué est un ouvrier improductif, grave danger pour une société obsédée par la force de travail. La fatigue est terroriste.

Enoncé que le XIXe siècle a inventé la fatigue c’est dire qu’il en a fondé un nouveau concept et livré avec lui de nouvelles formes et de nouvelles figures de la fatigue. Parmi elles, celle de l’ouvrier, essence lui aussi d’un siècle marqué par deux révolutions industrielles.

Or, si la fatigue est susceptible d’affecter le travail et la production c’est d’abord parce qu’elle affecte celui qui travaille et celui qui produit : l’ouvrier. Et si elle est dangereuse c’est parce qu’elle est une fatigue de masse et de classe. Au fond, la fatigue et l’ouvrier sont les deux parties d’une équation figurative : l’ouvrier est une figure de la fatigue et la fatigue une figure de l’ouvrier.

Qu’en est-il de la fatigue aujourd’hui ? Quel est le discours contemporain sur la fatigue ? Il faut certes reconnaître qu’il n’est plus tout à fait aussi prégnant dans la société qu’il n’a pu l’être il y a 150 ans ; il reste toutefois très important, ne serait-ce que lorsque l’on parle du travail, sujet essentiel. En effet, le récent débat sur les retraites et la question de la pénibilité héritent directement des implications sociales du discours sur la fatigue du XIXe siècle. C’était leur propre fatigue qui a conduit les ouvriers à exiger les premières lois sur la réduction du temps de travail et elle est depuis, soit latente, soit manifeste dans toutes les revendications sociales du genre.

Reste que la présente question de la pénibilité n’a surtout été posée que par le gouvernement et en particulier par Eric Woerth, alors ministre du travail, soucieux de donner l’apparence d’une avancée sociale à sa réforme des retraites, qui ne constitue dans les faits qu’un gigantesque recul. Et pour ne parler que du décret concernant la pénibilité, dont on apprenait fin janvier 2011 que le gouvernement le finalisait, on s’aperçoit qu’il participe aussi de ce recul. En effet, depuis le XIXe siècle et jusque dans les années 1980, la fatigue, quelque ait été sa forme, a toujours permis à la classe laborieuse, au prix de luttes acharnées, d’obtenir des avancées sociales et un progrès dans la qualité de la vie. Ce que l’on constate aujourd’hui, c’est que le décret sur la pénibilité ne permet qu’à un nombre restreint de salariés de pouvoir partir à l’âge de 60 ans. Autrement dit, il ne s’agit pas d’une amélioration de la situation mais d’un maintient à un droit qui avait été durement acquis par les travailleurs. La fatigue, telle qu’elle est prise en compte par la loi, ne permet pas mieux au salarié, elle ne lui permet simplement que d’échapper au pire.

D’autre part, comme le note justement un texte du Parti Communiste Français : « ce n’est pas l’exposition à des facteurs de pénibilité, entraînant une réduction de l’espérance de vie, qui déclenche l’ouverture de ce « droit » mais le taux d’incapacité constaté. Seuls des travailleurs très usés, abîmés, inutiles au patronat – 20% d’incapacité, c’est par exemple l’équivalent de deux doigts en moins – seront sortis un peu moins tard du marché du travail. »

La nécessité de réponse est absolue. Et Il faut que ces réponses adressées à la droite et au patronat soient multiples et même nombreuses. Les premières doivent être syndicales et politiques : c’est-à-dire par la proposition d’un modèle social plus juste dans lequel le temps de travail serait diminué (application réelle des 35 heures, retraite à 60 ans et 55 ans pour les travaux pénibles) et dans lequel les conditions de travail seraient améliorées (augmentation des salaires, lutte contre la précarité des contrats, participation pleine et entière des salariés au conseil d’administration de leur entreprise avec une représentation minimum de 50% et droit de vote au même titre que le patron et les actionnaires s’il y en a).

Il ne s’agit là que de quelques propositions parmi de nombreuses autres que les différents partis de gauche ont le devoir de porter haut et fort. Car loin d’indiquer les bases d’un programme politique, cet article ne propose qu’une réponse d’idée par une rectification de la pensée de la fatigue telle qu’on l’hérite depuis 1850.

Tout d’abord il a été avancé plus haut que c’est à la fois avec et contre sa propre fatigue que la classe ouvrière a lutter pour obtenir un abaissement de la durée et une amélioration des conditions de travail. Les pires prédications du XIXe siècle ne se sont pas accomplies ; la fatigue n’a pas été destructrice de la société mais elle a été en partie initiatrice d’un mouvement qui la rendue un peu plus juste et un peu plus supportable. Et c’est essentiellement de ce point de vue que se formule la réponse que cet article tente d’adresser au XIXe siècle et ce qu’en a hérité la société actuelle. Car ce qu’elle n’a jamais cessée de faire, ce n’est non pas de soulager les travailleurs de leur fatigue mais d’étouffer par le silence, le mépris et la violence l’expression de leur fatigue. Dans toute grève il y a la fatigue, dans toute révolte dans toute révolution la fatigue est là. Lorsque le peuple tunisien manifeste son désir de progrès social et de liberté, ce qu’il crie d’abord c’est sa fatigue. Fatigue de la misère, fatigue du chômage, de la corruption, fatigue de la torture et de l’injustice, fatigue de la dictature.

Cette fatigue collective n’est jamais que la somme de nombreuses fatigues individuelles. Il faut une union, une amitié des fatigues. Maurice Blanchot écrivait dans l’Entretien infini à propos de deux amis fatigués : « la fatigue qui leur est commune ne les rapproche pas » et sans doute être fatigué est-ce être nécessairement incompris de l’autre, quand bien même cet autre serait un autre fatigué. Il y a donc toujours un intervalle. Et bien c’est dans cet intervalle que se réalisera l’union.

Le XIXe a dit : « la fatigue est une faiblesse ». À ceci il faut objecter que si la fatigue est une faiblesse, elle est une « faiblesse à jamais récalcitrante » pour reprendre le vers de Michaux, elle est une force en tant qu’elle est une faiblesse. De ce point de vue, ce que pourrait prononcer l’ouvrier c’est ce que Blanchot a su formuler : « Je ne demande pas qu’on supprime la fatigue. Je demande à être reconduit dans une région où il soit possible d’être fatigué. »

Gauthier B.

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