La France, une boîte de conservatisme

Je me rends compte aujourd’hui de la difficulté de tenir un blog. Je n’ai pas publié un article ici depuis novembre, je l’avoue. Par manque de temps, par manque d’énergie, par manque d’inspiration. C’est pourquoi je salue le travail de mes camarades du Parti de Gauche, qui parviennent à continuer leur blog et à y publier des articles régulièrement, tout en poursuivant en parallèle un militantisme d’exception. Quand les médias dominants s’acharnent à diffuser partout les mêmes informations, les mêmes analyses, la même idéologie en somme, il est important pour l’autre gauche dont nous faisons partie de créer ses propres médias, de les diffuser le plus possible pour montrer qu’une alternative est possible, et que nous voulons la porter bien haut. Bref, je reviens aujourd’hui sur mon blog pour y publier un article dont le sujet me tient à cœur, et colle à l’actualité, en plein débat parlementaire sur les lois bioéthiques.

La France est une réelle boîte de conservatisme.

Accouchement sous X, euthanasie, mariage homosexuel. Il y a deux semaines, ces trois sujets ont fait une petite sortie sur la scène politique et médiatique. Et une fois encore, à la manière d’une tragédie (trop) classique en trois actes, la France nous a montré qu’elle est une réelle boîte de conservatisme. Acte I. En confiant  la garde d’un enfant né sous X à ses grands-parents contre l’avis de la mère, le tribunal d’Angers a ouvert une dangereuse brèche dans ce droit fondamental des femmes. Acte II. Le Parlement nous a donné un bien triste spectacle lors du débat sur l’euthanasie, les conservateurs écartant encore la possibilité de légaliser ce droit à mourir dans la dignité. Acte III. Suite à la saisine du Conseil Constitutionnel par un couple lesbien, les « Sages » ont déclaré que l’interdiction du mariage homosexuel était conforme à la constitution, sortant de son rôle et légitimant un combat homophobe mené depuis bien longtemps.

Pris en bloc, analysés comme un seul et même phénomène, ces trois événements nous donnent un exemple du consensus malsain qui existe en France autour des sujets de société. Les problèmes soulevés sont tellement personnels et profonds que les débats autour de ces thèmes souvent se crispent. Car se pencher sur l’accouchement sous X, sur l’euthanasie, sur le mariage homosexuel, et plus loin encore parfois sur l’avortement, sur les mères porteuses, c’est poser les questions de la vie, de la famille. C’est aussi être amené à mettre dans une même balance les droits de la femme et ceux de l’enfant. C’est toucher au plus près au modèle moral judéo-chrétien et patriarcal qui donne depuis plusieurs siècles le chemin à suivre, le « droit chemin ». C’est toucher à ce qui nous rappelle malheureusement tous les jours que la France reste la fille aînée de l’Eglise.

La souveraineté de soi-même, de son corps, est inséparable de la souveraineté du peuple, c’en est même un préalable.

La vie: c’est le premier argument des conservateurs quand on parle du droit à mourir dans la dignité. « Mais vous comprenez, la vie humaine, c’est quand même ce qu’il y a de plus important ! Vous qui vous déclarez humanistes, vous ne pouvez pas vous faire les partisans de la mort autorisée ! », et autres inepties. J’assume ce mot inepties, car brandir l’argument de la vie revient à ignorer ce qu’il y a de fondamental dans une vie, c’est-à-dire les conditions d’existence. Bien sûr que la vie est importante ! Mais une vie dans la dignité ! Interdire à un homme ou à une femme de choisir les conditions de sa mort, c’est lui renier son ultime liberté. Si les êtres humains naissent et demeurent libres et égaux en dignité et en droits (Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948), alors ils doivent avoir le droit de mourir en dignité. De plus, cet argument de la « vie », du « droit à la vie », a des dérives dangereuses que nous connaissons tous et toutes. En effet, comment prétendent s’appeler les opposants du droit à l’avortement, sinon les « pro-vie »? On voit bien là le risque pris à accepter ce genre de justifications. La souveraineté de soi-même, de son corps, est inséparable de la souveraineté du peuple, c’en est même un préalable.

Il faut modifier le code civil : non, le mariage n’est pas l’union d’un homme et d’une femme, mais celle de deux êtres humains.

Les conservateurs s’accrochent comme un coquillage à son rocher au modèle familial judéo-chrétien: un homme (le père de famille), une femme (la mère qui s’occupe des enfants), des enfants « biologiques ». Et, dans les discours les plus extrémistes, on retrouve le délit d’adultère voire l’abstinence jusqu’au mariage. Considérés comme « déviant-e-s », les homosexuels ne correspondraient pas assez à ce modèle de famille : deux hommes ne pourraient pas avoir ce qu’on appelle l’instinct maternel (qui vise en fait à renvoyer perpétuellement les femmes vers leur rôle de mère), et deux femmes ne pourraient pas avoir l’autorité paternelle, la force « virile » nécessaire. De plus, réputé-e-s comme trop libertin-e-s (comble de l’horreur, le fantôme de Sade plane au-dessus des débats), ils ne correspondent pas à l’exigence de fidélité. Dans la suite logique, étant donné que le mariage serait la première étape à la fondation d’une famille, un couple homosexuel ne devrait pas y avoir accès. Il faut attaquer cette justification sur deux fronts : celui du modèle, et celui de  son application par des couples homosexuels.

Ce modèle familial doit être remis en cause car il est un adversaire séculaire (millénaire, devrais-je dire) de la liberté humaine. L’invention de modèles alternatifs est nécessaire pour hétérosexuels, homosexuels et bisexuels, encore une fois parce que l’être humain doit être souverain sur son propre corps. Un-e seul-e ou plusieurs partenaires, un seul ou plusieurs amours, le mariage ou non, la fidélité ou non, l’enfant ou non : ces choix doivent être libres, et pour l’être les êtres humains doivent être soustraits aux contraintes morales imposées par une société profondément conservatrice. Et encore plus pour les femmes qui sont doublement victimes de ces normes sociales car, dans un modèle d’essence patriarcale, elles sont plus soumises à une surveillance permanente, et à un jugement plus sévère. Ensuite, il faut attaquer sur le terrain des droits des homosexuels : pourquoi ne seraient-ils ou elles pas libres de choisir un modèle comprenant le mariage et l’enfant, ou seulement l’un des deux? Culpabiliser les « outsiders » en vertu d’une norme sociale établie par les oppresseurs du peuple il y a plusieurs siècles est tout d’abord un anachronisme, mais ensuite et surtout une négation fondamentale de la liberté humaine et de l’égalité de tou-te-s les citoyen-ne-s devant la loi. Il faut modifier le code civil : non, le mariage n’est pas l’union d’un homme et d’une femme, mais celle de deux êtres humains. Et ce qu’ils ou elles font de ce mariage les regarde personnellement : le mariage ne doit pas être défini par des obligations du type de la fidélité, mais plutôt du type de la solidarité. La différence est fondamentale, et elle répond à l’exigence du respect de la vie privée.

Quel besoin est-il de faire culpabiliser une femme pour ce choix, alors qu’elle l’a fait en toute souveraineté sur elle-même?

La femme ou l’enfant? Il y a un siècle encore, lors d’un accouchement à risques, on demandait au père de l’enfant à naître s’il préférait sauver la femme ou l’enfant. Il répondait souvent d’ailleurs qu’il préférait sauver l’enfant, qui représentait alors l’avenir de cette famille de modèle judéo-chrétien tant désirée. La femme n’avait bien sûr pas son mot à dire. Aujourd’hui, alors qu’il est devenu évident que si quelqu’un doit être sauvé, c’est bien la mère de l’enfant à naître, la pratique de l’accouchement sous X redonne de l’actualité à cette question. Quand un tribunal ignore la volonté et la décision d’une femme d’accoucher de manière anonyme, et lui impose de voir cet enfant livré à ses propres parents, il prétend privilégier l’enfant plutôt que la mère. Or dans un cas, celui de l’enfant, il s’agit d’une vie à construire qui peut n’être que très faiblement marquée par cette décision, surtout quand tant de demandes d’adoption en France pourraient aboutir. Au contraire, dans l’autre cas, il s’agit d’une femme qui a déjà subi les neuf mois de grossesse, qui a du prendre la dure décision qu’est celle d’accoucher sous X, et qui en les séquelles de ce traumatisme pendant toute une vie. Quel besoin est-il de la faire culpabiliser pour ce choix, alors qu’elle l’a fait en toute souveraineté sur elle-même? Et encore une fois, l’argument de la famille est également brandi. Or il est réactionnaire, à l’époque où nous vivons et dans un pays pour lequel depuis 1789 c’est la nation sociale et non pas ethnique qui prévaut, de privilégier les liens biologiques aux liens sociaux.

Pour couper l’herbe sous le pied des conservateurs, c’est aux têtes et aux cœurs qu’il faut s’adresser.

Ceux qui s’opposent à ces droits humains que doivent être le mariage homosexuel, l’accouchement sous X ou au la fin de vie dans la dignité, incarnent un vieux modèle sociétal judéo-chrétien, patriarcal, réactionnaire. Si nous voulons détruire ce modèle qui nie aux hommes et aux femmes leur liberté, leur dignité, nous devons nous battre continuellement contre la remise en cause des droits déjà acquis, et pour acquérir ceux qui nous manquent cruellement. Nous devons donc nous attaquer à la source du problème, c’est-à-dire à cette morale séculaire imposée grâce à l’alliance tout aussi ancienne du sabre et du goupillon. On se souvient, récemment, de Christine Boutin brandissant haut la Bible dans l’hémicycle pour s’opposer au PACS! C’est le rôle d’une école publique et laïque d’inculquer aux futur-e-s citoyen-ne-s d’autres valeurs que celles du patriarcat et de son pendant conservateur d’essence judéo-chrétienne. Pour couper l’herbe sous le pied des conservateurs, c’est aux têtes et aux cœurs qu’il faut s’adresser. C’est peut-être le plus dur, mais c’est aussi la plus belle des aventures.

Salomé d’Ulibe

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